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La Côte d’Ivoire, un géant au pied d’argile

En février dernier, je rédigeais une chronique à propos de la situation du pays, notamment la mutinerie des soldats pour des primes impayées. Au total, ils réclamaient 12 millions F. Après des accords, le gouvernement s’est engagé à verser une première tranche de 5 millions F.

Le reliquat serait payé de façon mensuelle sur les salaires.  On se rappelle tous. Cette situation avait créé une psychose générale au sein de la population, qui n’arrivait plus à vaquer normalement à ces occupations. Cette mutinerie s’est suivie de pillage, de vol, et même de morts d’hommes.

Ce mois de mai encore, le feu a été mis aux poudres lorsqu’un certain porte-parole des ex-mutins s’est exprimé à la télévision nationale. Il avait alors déclaré que tous les soldats tournaient le dos au reste de leurs primes compte tenu de la situation économique du pays, marqué par la chute du prix du cacao à 40% et la hausse du prix de l’essence de 23F. Au lendemain de cette déclaration, des soldats, visiblement mécontents, ont commencé des tirs sporadiques dans plusieurs villes du pays, dont à Abidjan. La ville de Bouaké, fief de la contestation, a fermé les deux principaux corridors (Nord et Sud). Plusieurs centaines de véhicules étaient obligés de faire demi tour, ou encore de rester stationner en attendant que la situation ne revienne à la normale. D’autres ont été l’objet de racket pour obtenir le ticket de passage. Pendant ce temps, des populations sont descendues dans la rue pour manifester bruyamment contre cette « prise en otage » du pays par 8000 soldats essentiellement issus de la rébellion. Les manifestants ont été dispersés par des tirs en l’air. Des tirs qui, malheureusement, ont fait des blessés, et deux morts suite à des balles perdues.

Dans un premier temps, le gouvernement a sorti ses muscles en mettant en garde les militaires indisciplinés, promettant des sanctions. Ensuite, il a annoncé une opération en cours pour libérer les corridors de Bouaké. Après cet échec, les anciens chefs de la rébellion, Chérif Ousmane et Koné Zakaria sont allés négocier avec les mutins. Une négociation qui a accouché d’une souris.

Après quatre jours de statu quo, le gouvernement est encore une fois de plus sorti, pour annoncer un nouvel accord ; qui promet le versement du reliquat en deux tranches, 5 millions F en mai, et 2 millions F dans le mois de Juin. Une nouvelle qui semble réjouir les mutins. La vie a donc progressivement repris des quatre coins du pays. Mais la prudence est de mise.

Analyse de la situation

Ce ballet politico-militaire laisse place à plusieurs analyses, qui prennent leurs sources dans la crise post-électorale en 2011. Les ex-rebelles qui occupaient la moitié nord de la Côte d’Ivoire font alors allégeance à Alassane Ouattara afin de chasser Laurent Gbagbo, qui refusait de quitter le pouvoir. Dans cette ferveur, le camp Ouattara a promis de verser la somme de 12 millions F Cfa à chaque soldat, en cas de victoire. Une fois la victoire obtenue, cet engagement semblait déjà enterré. Mais comme on le dit en Afrique, « le sorcier oublie toujours, mais le parent de la victime n’oublie jamais ». Cinq ans après, les soldats sont revenus à la charge pour réclamer leur part du gâteau. La première leçon ici, c’est qu’en politique, il faut respecter ses engagements et devant le peuple, et devant les militaires, qui disposent d’ailleurs d’un moyen de pression redoutable : les armes. Le pouvoir Ouattara a donc échoué à respecter ses promesses quant à la réunification d’une armée forte et « émergente » !

La deuxième leçon s’articule autour du fossé de perception qui existe entre le gouvernement et le peuple dans toute sa composante. En effet, le premier annonce à longueur de journée que la Côte d’Ivoire a atteint un taux de croissance estimé à 9%. Cependant le second estime que la vie devient de plus en plus chère. Il est difficile de se loger à Abidjan, vu les coûts exorbitants des cautions exigées par les propriétaires de logement. Chaque jour, le prix des denrées alimentaires fluctue sur le marché. Le chômage est le quotidien des jeunes ; à telle enseigne que nombreux prennent la route de l’immigration clandestine. Le système éducatif national est grippé par les violences de groupes de « syndicats » dont le plus célèbre est la FESCI (Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire). Cet écart d’appréciation a connu son point culminant en février avec le mouvement social sans précédent sous la IIIè République. Ainsi donc les soldats sont entrés en jeu pour réclamer également leur part du gâteau !

La troisième et dernière leçon que nous tirons de la nouvelle mutinerie, c’est que la Côte d’Ivoire demeure un pays profondément divisé et l’Etat encore fragile. En effet, des milliers d’Ivoiriens se sont réjouis de cette situation, notamment les personnes qui ne partagent pas la gestion du président Ouattara. « De la manière tu viens au pouvoir, c’est comme ça tu t’en vas » ou encore « celui qui règne par l’épée, périra par l’épée », tels sont entre autres les mots qui circulaient sur Internet et les réseaux sociaux. Les irréductibles ont même circulé des informations par SMS faisant état de l’exil de Ouattara en France… Bref.

Enfin, l’Etat s’est encore montré fragile face aux mutins. Au début, il a joué la carte de la fermeté. Mais peu à peu, il a abandonné cette option. Les commentaires vont bon train sur ce repli. Mais pour notre part, cette abdication montre le manque d’autorité au sommet de l’Etat. Visiblement le président Ouattara n’arrive pas à contrôler son armée. Un retour à la case départ pour celui qui avait promis faire de l’armée ivoirienne non seulement unifiée, mais aussi républicaine. Pour sa part, le front social se remettra sûrement en branle les jours à venir pour réclamer sa part du gâteau.

Vive l’émergence à l’ivoirienne !

Lama

Réactions

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  1. Très belle analyse , ajouté à cela une panne de communication au sommet…..C’est triste mais nous comprenons aisement que la gestion d’un pouvoir est un tout…………